Matière et métabolismes

À travers le cycle de recherche « Vers un monde cosmomorphe » lancé en novembre 2016, le Laboratoire étend son champ d’exploration aux liens organiques qui unissent l’humain au cosmos.   
À l’heure de l’Anthropocène, l’intensité du bouleversement climatique et ses conséquences nous engagent plus que jamais à recomposer un monde commun, à la fois humain et non humain. De l’épigénétique à l’éthologie en passant par la géologie, les sciences révèlent aujourd’hui à l’unisson les liens de coexistence vitale qui unissent les êtres, mesurent la porosité avec leur milieu.       
Nos conceptions aujourd’hui se transforment : les principes dualistes de l’approche occidentale séparant l’homme de la nature, opposant matière et esprit, l’inné et l’acquis, laissent place à un modèle cosmologique, une vision du monde non plus anthropomorphe mais
« cosmomorphe ».

Comment concilier l’urgence environnementale et la nécessaire transformation de notre mode d’être au monde ? Comment la création et la recherche, imaginaires en actes, peuvent-elles contribuer ensemble à ce changement de paradigme ?

Pour la Station 14, le Laboratoire espace cerveau propose une exploration au cœur de la matière à la lumière des recherches actuelles en physique, en biologie, en chimie ou en géologie. Il s’agira dès lors d’interroger collectivement les processus qui se jouent. Peut-on parler de matière organique ou synthétique ? Inerte ou vivante ? Autonome ou « parasite » ? Étendues au champ des flux moléculaires, les recherches actuelles autour de la multiplicité des états de la matière ou des processus de continuité et de stabilité des formes dans l’évolution, composent un monde d’agencements illimités. Au regard de pratiques artistiques émergentes et confirmées, la matière avec ses métabolismes devient dès lors un paradigme pour prendre acte de la porosité entre les êtres du cosmos et considérer ainsi des manières de composer un monde consistant.

 

 

Œuvres à l'étude

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Isabelle Andriessen, Plastic Coma (sweat), 2017 (Détail) 

© Isabelle Andriessen

Isabelle Andriessen étudie les différentes façons d’animer physiquement des matériaux inanimés et s’interroge sur ce qui se situe entre être humain et non humain, entre vivant et non vivant. « Des sculptures qui se mettent à vivre, d’une vie qui les mènera peut-être à la ruine... La Hollandaise Isabelle Andriessen [propose par exemple pour l’exposition Le centre ne peut tenir (2018)] une série de céramiques qui apparaissent comme des os ou des fragments de carapace, en suspens sur des bassins cristallins. Elles reposent en fait sur différents bains d’oxydes, qui viennent peu à peu les parasiter au fil de l’exposition. D’iridescences vert rouille en nuances de manganèse, cette colonisation à base de sulfures de potassium ou de fer métamorphose lentement ce paysage post-apocalyptique, sans que l’on puisse prédire si elle aboutira au ravage de ces formes ou à leur incandescence. Produites par la fondation [Lafayette Anticipations], ces sculptures ont déjà évolué en quelques jours à peine. Renforcé par des émanations troubles, qui évoquent des odeurs de métal ou de pétrole, naît alors un sentiment que les statues meurent aussi. » (Emmanuelle Lequeux, « Le centre ne peut tenir », dans Le Quotidien de l’Art n° 1520, 19 juin 2018, p. 8).

Isabelle Andriessen a suivi le programme d’études avancées Arts & Science de l’Académie royale néerlandaise (KNAW) en 2016, suite à des études au Malmö Art Academy en Suède et à School of the Arts Institute Chicago. Ses expositions personnelles les plus récentes comprennent Tschumipaviljoen, dans l’espace public de Groningue (2018) ; Resilient Bodies, à l’Hôtel Maria Kapel d’Hoorn (2017) et Galleri CC, à Malmö (2016).

 

 

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Hicham Berrada, Masse et martyr, 2017
Courtesy de l'artiste et de la galerie Kamel Mennour, Paris/London

© Photographie : Catherine Brossais - CDVO

« Nourri d’une double formation artistique et scientifique, le travail de Hicham Berrada associe intuition et connaissance, science et poésie. Il explore dans ses oeuvres des protocoles scientifiques qui imitent au plus près différents processus naturels et/ou conditions climatiques. Véritable théâtre alchimique, Présage est le fruit d’une performance dans laquelle l’artiste associe dans un bécher différents produits chimiques. Grâce à ces manipulations, il fait émerger un monde chimérique qui ne cesse de se métamorphoser. Ces transformations de la matière, qui sont filmées et simultanément projetées à l’écran, plongent le spectateur dans un monde chimérique aux couleurs et aux formes fascinantes.

En effet, l’artiste conçoit ces paysages éphémères comme de véritables créations picturales. « J’essaye de maîtriser les phénomènes que je mobilise comme un peintre maîtrise ses pigments et pinceaux. Mes pinceaux et pigments seraient le chaud, le froid, le magnétisme, la lumière, » affirme-t-il. Du laboratoire à l’atelier, de l’expérience chimique à la performance, l’artiste crée un univers personnel, lié à la pratique expérimentale, jouant de ses codes et protocoles. Il invite, par exemple, avec L’arche de Miller, à faire l’expérience d’une présence inédite des énergies et des forces émanant de la matière. Véritable tranche de nature, l’oeuvre qui imite au plus près les processus naturels et conditions climatiques, invite à découvrir, dans un paysage presque vierge, une infinité figée, un monde en attente d’existence.

Son travail transporte ainsi le visiteur dans un ailleurs, un monde à la fois vivant et inerte, proposant de réfléchir sur les notions de création, nature et matière. « Tout est contenu dans la nature, tout est donné par elle et, en science comme en art, on ne fait rien d’autre que de ré-agencer ce qui existe », conclut Hicham Berrada. » (Mouna Mekouar, commissaire, Module, Palais de Tokyo, Nina Canell a récemment montré son travail à l’occasion d’expositions monographiques et collectives, de Shanghai (Reflexology, Leo Xu Projects, 2016) à Venise (Accrochage, coll., Punta Della Dogana, 2106), en passant par Ivry-sur-Seine (The Registry of Promise – 3 : The Promise of Moving Things, coll., le Crédac, Ivry-sur-Seine, 2014), et Stockholm (Mid Sentence, Moderna Museet, 2014- 2015). Elle a exposé en 2018 au S.M.A.K (Stedelijk Museum voor Actuele Kunst), Gand, au Kunstmuseum St. Gallen, au Mendes Wood de São Paulo, à l’Artist‘s Institute, New York, etc.

 

 

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Nina Canell, Gum Shelf, 2017
Mastic et acier
Courtesy galeries Barbara Wien et Daniel Marzona, Berlin. (c) Nina Canell, Adagp Paris, 2017

© Photographie : André Morin

« Le matériau et ses qualités intrinsèques sont au coeur du lexique sculptural de Nina Canell (née en 1979, Suède). […] Ses oeuvres résultent de la mise en présence de matériaux concrets et de forces immatérielles autorisant l’émergence de relations fluctuantes et inattendues. […] Nina Canell explore l’intervalle, les micro-phénomènes et les imperceptibles relations entre les objets. Son travail induit aussi différentes formes de radiation, ondes sinusoïdales, électroluminescence, électricité ; toutes symboliquement « chargées » de différentes formes d’affection. Récemment qualifié « d’anthropologie de l’énergie », il pointe la plasticité des transferts de matière, données, pensées qui nous environnent et nous relient. Elle utilise l’espace d’exposition comme un champ de correspondances, lieu de ce qui advient, est advenu et peut advenir. Nina Canell entretient une curieuse relation avec les objets, proche de l’animisme. Elle dit qu’elle les apporte à l’atelier, les observe longtemps pour comprendre comment ils se comportent et dialoguent entre eux, pour ensuite traduire dans l’exposition l’évènement qui se produit uniquement entre ces objets. Son travail est fortement lié aux sujets contemporains, mouvants et impalpables, comme la dislocation, la fluidité, la transmission et son corollaire, la déconnexion. Nina Canell s’intéresse à la possibilité d’une interaction, à rendre tangible l’invisible, en expérimentant dans une démarche classique les propriétés physiques des objets et des matériaux. La force immatérielle qui les lie n’a d’égal que leur extraordinaire matérialité, car rappelons-le, Nina Canell est sculptrice. » (Claire Le Restif, commissaire de l’exposition Dolphin Dandelion, Centre d’art contemporain d’Ivry - le Crédac, 2017).

 

 

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Pierre Huyghe, After ALife Ahead, 2017
Installation au Skulptur Projekte Münster Pierre Huyghe, After ALife Ahead, 2017
Patinoire, béton, jeu de logique ; Sable, argile, nappes phréatiques; Bactérie, algues, abeilles, paon chimérique ; Aquarium, verre noir occultant commandé, Conus textile ; Incubateur, cellules cancéreuses humaines ; Algorithme génétique ; Réalité augmentée, structure plafond automatisé, pluie.Patinoire, béton, jeu de logique; Sable, argile, nappes phréatiques ; Bactérie, algues, abeilles, paon chimérique ; Aquarium, verre noir occultant commandé, Conus textile ; Incubateur, cellules cancéreuses humaines ; Algorithme génétique ; Réalité augmentée, structure plafond automatisé, pluie.
Courtesy de l’artiste, Marian Goodman, New York; Hauser & Wirth, Londres ; Esther Schipper, Berlin; et Chantal Crousel, Paris Courtesy de l’artiste, Marian Goodman, New York; Hauser & Wirth, Londres ; Esther Schipper, Berlin; et Chantal Crousel, Paris 

© Photographie : Ola Rindal

« […] Dans une ancienne patinoire récemment désaffectée, Pierre Huyghe a conçu un paysage lunaire, terrain défoncé comme le sont les anciens champs de bataille, avec ses vallées et ses mares. Dans un incubateur, des cellules cancéreuses humaines se développent en fonction des caractéristiques de l’environnement qui sont mesurées en temps réel. Le visiteur peut suivre grâce à une application sur son smartphone au nom de l’oeuvre, After ALife Ahead, l’apparition et la disparition en réalité augmentée de ces cellules, quadrilatères noirs qui se déplacent virtuellement sur le plafond de cette ancienne patinoire. L’artiste offre en parallèle une autre représentation d’une mort potentielle avec un aquarium dans lequel évolue un Conus textile, mollusque dont le poison mortel ultra-puissant ne connaît pas d’antidote. En se déplaçant, le coquillage actionne les mécanismes d’ouverture et de fermeture des fenêtres zénithales, autre métaphore de la vie et de la mort. […] » (Philippe Régnier, « Aux Skulptur Projekte Münster, l’art crée son contexte », dans Le Quotidien de l’Art n° 1326, 7 juillet 2017, p. 2.

 

 

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Anicka Yi, Force Majeure (détail), 2017
Plexiglas, aluminium, gélose, bactéries, système de réfrigération, LED, verre, résine époxy, acier inoxydable, ampoules, réveils, silicone, et fleurs en tissus

© Anicka Yi

S’appuyant sur les recherches de scientifiques, biologistes et parfumeurs, Anicka Yi élabore depuis une dizaine d’années une oeuvre singulière à la croisée du politique et du macrobiotique. Périssables, ses matériaux de prédilection sont aussi variés que des fourmis, de la fourrure, des fluides corporels ou des bactéries, détournés à des fins d’installations, de sculptures et de films. Résultats d’une alchimie d’expérimentations et de matières – souvent incompatibles –, ses oeuvres sont immersives par le biais d’une vidéo 3D ou d’environnements olfactifs. Tout en cherchant à rompre avec la suprématie du visuel, Anicka Yi s’intéresse à la façon dont les sens et la perception sont culturellement conditionnés et parle à ce sujet de « biopolitique des sens ».
Son exposition You can call me F, conçue en 2015 avec le biologiste Tal Danino et présentée à The Kitchen à New York, posait, à travers des cultures de bactéries, la question What does feminism smell like? Yi et Danino ont poursuivi ce travail lors d’une résidence au MIT sur le thème « The Art and Science of Bacteria ». En 2016, Anicka Yi a reçu le Prix Hugo Boss décerné par le Solomon R. Guggenheim Museum de New York. C’est là qu’elle a présenté, en 2017, sa première exposition Life is cheap qui explorait son « intérêt sociopolitique pour l’olfaction ». (Fondation Louis Vuitton, Paris, 2018).




Intervenant·e·s


Hicham Berrada
Artiste, discussion avec Hélène Meisel

Nicolas Bourriaud
À propos de l’exposition Crash Test, la révolution moléculaire
Directeur du MoCo - La Panacée, Montpellier, commissaire et écrivain

Vincent Fleury
Corps du fluide et fluide du corps
Directeur de recherche au CNRS, HDR, laboratoire de physique de la matière condensée

Flora Katz
Pierre Huyghe, After ALife Ahead
Critique d’art, curatrice indépendante et doctorante affiliée à l’Institut ACTE (arts, créations, théories et esthétiques – CNRS / Université Paris 1)

Hélène Meisel
Matières à l’œuvre, matières exposées depuis les années 1980
Docteure en Histoire de l'art, chargée de recherche et d'exposition, Centre Pompidou-Metz

Modération Hélène Meisel

Œuvres à l'étude


Isabelle Andriessen, Hicham Berrada, Nina Canell, Pierre Huyghe, Anicka Yi

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Journée d’étude


Sur une proposition d’Hélène Meisel et Nathalie Ergino

Samedi 19 janvier 2019, de 9h à 13h, à l’auditorium de l’IAC, Villeurbanne.

Synthèse de la Station 14  

Enregistrements de la journée d'étude :

Ressources


découvrir le diaporama de la conférence de Vincent Fleury

regarder le reportage sur Hicham Berrada présenté par Hélène Meisel lors de son intervention.

Participant·e·s


Denis Cerclet

Anthropologue, maître de conférences à l’Université Lumière Lyon 2

Nathalie Ergino
Directrice de l’Institut d’art contemporain, Villeurbanne/Rhône-Alpes

Olivier Hamant
Biologiste, directeur de recherche du Laboratoire de Reproduction et de Développement des Plantes à l’École Normale Supérieure de Lyon, chercheur associé au laboratoire Sainsbury, Cambridge (Angleterre), professeur Associé à l’Université Kumamoto (Japon)

Ann Veronica Janssens
Artiste, enseignante aux Beaux-Arts de Paris

Hélène Meisel
Docteure en Histoire de l’art, chargée de recherche et d’exposition, Centre Pompidou-Metz

Pierre Montebello
Philosophe, professeur de philosophie moderne et contemporaine de l’Université de Toulouse, auteur de Métaphysiques cosmomorphes, la fin du monde humain (Les presses du réel, 2015)

Cyrille Noirjean
Directeur de l’URDLA (Centre international estampe & livre), psychanalyste (membre de l’Association Lacanienne Internationale)

Arnauld Pierre
Historien de l’art, professeur à l’Université Paris IV-Sorbonne

Jean-Louis Poitevin
Docteur en philosophie, écrivain et critique d’art

Alexandre Wajnberg
Journaliste scientifique à la RTBF (Journal parlé de Radio Une, Bruxelles)

Jean-Jacques Wunenberger
Professeur émérite de philosophie, doyen honoraire de la Faculté de Philosophie de l’Université Lyon 3 (2000-2010), ancien directeur de l’Institut de Recherches philosophiques de Lyon (2004-2011), président de l’Association internationale Gaston Bachelard, co-directeur du Centre de Recherches internationales sur l’Imaginaire

Et les artistes Clarissa Baumann, Benjamin Blaquart, Alys Demeure, Célia Gondol, Jérôme Grivel, Héloïse Lauraire, Sandra Lorenzi, Théo Massoulier, Stéphanie Raimondi, Linda Sanchez, Vahan Soghomonian, Floryan Varennes, Mengzhi Zheng